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-------- Je me suis précipitée sur mon casier tagué. Les lettres de l'alphabet avaient été barbouillées au marqueur noir sur la surface bleuâtre. Finalement, cette décoration donnait une certaine singularité à ce rectangle en métal, si insignifiant d'habitude. Le premier jour où j'avais découvert cette dégradation, je m'étais mise à pleurer. Pleurer, parce que j'avais le seul casier différent des autres. J'avais été la cible d'actes de vandales, hooligans en herbe. Et finalement, je m'étais ressaisie. Mon casier était particulier. Aucun autre ne lui ressemblait. C'est l'unicité qui fait la force des choses. On rigole de moi parce que je suis différente, mais je rigole de vous, parce que vous êtes tous pareils. Max avait entériné mon idéologie. Lui aussi était différent, après tout. Son casier était aussi unique. En lettres roses, « Gay Pride » avait été inscrit. Sa réaction m'avait médusée : il s'était mis à rire.
--------A la va vite, j'ouvris la petite porte grinçante et attrapai mon livre de biologie. Je ne vis pas l'enveloppe glisser de ma pile de livres. Ce fut Max, avec une souplesse quasi féline, qui la rattrapa à l'envolée. Je me retournai, voyant qu'il scrutait une enveloppe fermée.
« - Qu'est ce que c'est ?
-C'était dans ton casier. Tu viens de la faire tomber.
-C'est ... pour moi ?
-Oui.
-Encore une blague du pélican. »
--------Je me retournai sans porter attention à ce que Max me tendait.
« - Mais enfin, lis.
-Pourquoi ? Pour lire encore des insultes ?
-Bon, je la lis en premier... »
--------Il commença à la déchirer. Je me précipitai sur ses mains et récupérai mon bien.
« - Tu veux la lire, finalement ?
-Ce n'est pas comme ça qu'on ouvre une enveloppe. »
--------Délicatement, à l'aide de mon pouce, je libérai de sa prison une lettre. Intriguée, je la dépliai et la parcourus des yeux. Ecriture appliquée et minutieuse. Stylo plume, encre Parker, aucun doute. Lettres enroulées et joliment dessinées. J'ôtai de mes suppositions que cette lettre était de la main du pélican. Son écriture bâclée et ses dizaines de fautes d'orthographe étaient une insulte à ce qui se trouvait devant mes yeux. Ce n'était pas une blague. Mais alors, qui pouvait m'écrire ? Inspirant profondément, je débutai ma lecture, le regard de Max me surplombant.
« Par un beau matin ensoleillé, comme il y en a beaucoup de part chez nous, je marchais dans le lycée grouillant de monde, vide d'émotions et de désir. Quand soudain, j'ai entendu une voix. Un murmure délicieux, qui a englobé chaque parcelle de mon âme. Un roucoulement pénétrant, envoutant, totalement opposé aux sons dissonants et nauséabonds produits par le reste des lycéens. Sous le charme de ce soprano, j'ai voulu connaître la propriétaire de cette magnificence de la nature, de ce don prodige de grâce et de volupté, de cette naïveté enfantine qui faisait tambouriner mon esprit. Un peu de miel dans ce fatras de déchets. Du baume cicatrisant offert gratuitement à mes blessures et à mes plaies.
Et c'est alors que je t'ai vue. Ton visage, étincelant, illuminant le couloir terne. Tes yeux, tes prunelles diaboliques, d'un marron ténébreux, que j'ai eu la chance de croiser. Une pépite d'or dans un amas confus de terre stérile. Une étoile filante dans la nuit sombre. Une rose blottie au milieu des ronces. Une beauté dans la laideur. Avec tes vêtements, tu essayais de cacher ton corps sublime. Mais la transparence quasi érotique qu'offraient ces bouts de tissu me permettaient de t'imaginer sans mal entièrement nue. Tu es le soleil qui fait briller l'Arizona. En te contemplant, ta bouche vermeille, tes mains, à nouveau tes yeux, dans lesquels je m'aventurais, et trébuchais pour me perdre dans leur lumineuse étendue, j'ai senti mon c½ur se transpercer. Un éclair m'a paralysé. Penses tu que ce soit un coup de foudre ? Ca m'en a tout l'air. C'était tellement profond, inattendu, déroutant. Une décharge qui réveille mes sens et leur permet de s'épanouir. Un coup de massue qui me redonne la vue, ainsi qu'une hyper sensibilité. Mon bouton qui a pu finalement éclore, se nourrissant de la richesse de tes rires, grandissant au rythme de tes battements de c½ur.
Et les séquelles sont imprévisibles. Tu fais maintenant partie de mon esprit, à toute heure du jour et de la nuit. Quand je ne t'entends plus respirer, l'air vient à me manquer. Quand je ne te vois plus sourire, je me mets à pleurer. Quand tu n'es pas là, je perds toute raison d'exister. Et la nuit, seul dans mon lit, je t'imagine au creux de mes bras, et tu me parles, et je bois tes paroles tel un vampire s'abreuverait du sang de sa victime, et j'embrasse chaque recoin de ta peau, aspirant ton odeur corporelle.
Je ne sais pas ce que tu penses de la St Valentin. Avant de te rencontrer, je trouvais cela débile. Maintenant que tu fais partie intégrante de mon existence, je pense que cette fête est la chose la plus dénuée de sens que les êtres humains aient pu dégoter. Chaque jour où j'ai le bonheur de t'apercevoir, mon c½ur se remplit d'un trop plein de joie, le faisant papillonner. Revoir ton sourire, ton regard est une fête quotidienne, de chaque instant. Alors, dire que la fête des amoureux se substitue à un vulgaire 14 février, c'est une abomination. Chaque matin que Dieu fait, je te dirais que tu es la plus belle chose qui me soit arrivée dans la vie. Je pourrais t'offrir tous les bijoux de la Terre, si tel était ton désir, en te prévenant tout de même que des artifices de la sorte risqueraient de dénigrer ta beauté naturelle. A chaque tombée de la nuit, si l'envie te prenait que je décroche la Lune, tu n'aurais qu'à me demander, et tu pourrais ainsi la contempler de plus près. Lune, astre d'absolue beauté. J'ai l'impression que je me suis métamorphosé en Lune. Tu es la Terre, quant à moi, je gravite en fonction de toi. Restreindre toute une année d'amour à une journée symbolique est tout simplement assassin. Un véritable tue l'amour. Tu aimes peut être cette fête. Si tel est le cas, je te prie d'excuser ces mots crus qui reflètent le fond de ma pensée. Comble du paradoxe, je t'écris un 14 février. Peut être que l'ambiance générale qui règne ce jour, ainsi que l'odeur éc½urante des chocolats fondus m'ont inspiré. Je te donnerai de mes nouvelles prochainement. En attendant, continue de Me hanter.
Ton humble admirateur, ILV. »
--------Lessivée, je collai mon dos contre les casiers tièdes. Ma tête vint frapper contre l'un deux. Je fermai les yeux, totalement déboussolée.
« - Vitamine ?
-Pince-moi. »
--------Mon ami s'exécuta, m'arrachant un « Aïe » strident. J'ouvris les paupières, hébétée.
« - Mais enfin, Vitamine, que se passe t'il ?
-C'est... je ... il... »
--------Placer des mots sur les émotions qui me submergeaient aurait été vain et dénué de sens. Encore bercée par la mélodie apaisante de ses phrases, je collai la lettre contre mon c½ur. De fines larmes vinrent se perdre sur mes joues pâlottes. Il m'avait totalement renversée. Fait bouillonner mon c½ur, lui donnant du mal à s'adoucir, tant les battements étaient rapides. Un tsunami sentimental avait déferlé dans mes veines, faisant chavirer tout l'équilibre de mon être. Je doutais de la capacité de mes jambes à se mouvoir, de la possibilité de ma bouche à articuler des phrases compréhensibles, de la stabilité de ma tête, pleine à ras bord de son enchantement. Subjuguée. Max tendit sa main.
« - Je peux ? »
--------Sans réfléchir, je lui tendis la lettre, puis m'évanouis dans ses bras protecteurs. Une surdose d'émotions. J'étais bien trop frêle pour encaisser.
L'infirmerie. Pas de doute, l'odeur de café froid parfumant l'haleine de notre chère nurse piquait mon nez.
« - Tu sais pourquoi elle s'est évanouie ?
-Elle a subi un... choc »
--------J'ouvris péniblement les yeux. Max, affolé, et l'infirmière, concentrée, me scrutaient.
« - Ah, te voilà réveillée, mon bonbon sucré. Comment tu te sens ?
-Ca ... peut aller.
-Ton ami m'explique ce qui s'est passé. Tu disais Max, un choc ? »
--------Je regardais le jeune homme, très inquiète.
« Oui, un choc. Je lui ai avoué que ... j'étais homosexuel. »
--------Mes yeux s'exorbitèrent. L'infirmière posa la main devant sa bouche puis me lorgna, l'air désolé. Elle s'approcha ensuite de mon oreille et, se voulant discrète, me murmura :
« - Mais enfin, ma douceur, tu n'avais pas remarqué ? Voyons, ça saute aux yeux. Rien qu'à sa démarche, et ses petits airs féminins...
-Hum hum. »
--------Max paraissait amusé, tout en mimant une expression quelque peu antipathique. Prise au dépourvu, la jeune femme tapota doucement mon épaule.
« - En tout cas, rien de grave, ma belle. Tu auras peut être un peu mal à la tête. Evite de manger trop à midi, pour ne pas tout revomir. Voilà, tu peux y aller, vous n'êtes pas encore en retard. »
--------Pressée de la quitter, je sautai sur mes deux jambes et tanguai un peu.
« Vas-y doucement, tout de même ! »
--------Sans écouter ses recommandations, nous partîmes, puis, une fois seuls dans le couloir, nous nous toisâmes.
« - Où est la ... »
--------Il me la tendit expressément.
« - Tu l'as lue, j'imagine.
-Oui. »
--------Un gémissement s'échappa et je me tapis au sol, roulée en boule. Max s'accroupit pour parvenir à ma hauteur lilliputienne.
« - Tu en penses quoi ?
-J'en pense quoi ! Que veux tu que j'en pense ?
-Tu es heureuse, effrayée, furieuse ? ... »
--------Rêvassant quelque peu, je lui répondis dans un murmure :
« Sous le charme... »
--------Je retrouvai soudain mes esprits. Une pensée déroutante me traversa l'esprit. Mon nez se plissa sous l'angoisse. Max, lisant en moi comme dans un livre ouvert, reprit la parole :
« - Que se passe-t-il ?
-Tu penses qu'il ... qu'il fait des rêves un peu ... avec ...
-Des rêves érotiques où tu es le fruit défendu dans lequel il mord à pleines dents ?
-Euh, si tu veux oui.
-J'en suis certain. »
--------Nouveau gémissement, plus désespéré cette fois.
« - Ca te gêne ?
-Plus que ça ! Je suis au bord de la phobie masculine !
-N'exagère rien, voyons.
-Mais enfin ! Si un mec te prend pour son fruit défendu, tu en penses quoi ?
-Ca me flatte. »
--------Dépitée, totalement. Flatté que quelqu'un rêve de lui, en lui autant sa virginité!
« - Vitamine, mis à part ce détail, avoue que tu as succombé ?
-Plus que ça. »
--------Je repris la lettre et la relus. Le tsunami ravala chaque parcelle de mon organisme, le noyant de désir. Sa signature me laissa perplexe.
« - Tu connais un garçon qui s'appelle ILV ?
-Pas vraiment. I comme ?
-Isaac ?
-Pourquoi pas. L comme...
-Ludovic ? Larry ? Lenny ?
-Et V comme...
-Son nom de famille. Il a de belles initiales. »
--------Un temps.
« - Il me dit qu'il me donnera bientôt de ses nouvelles ! Ah ! On va être à la bourre ! »
--------C'était déjà le cas. Fonçant telles deux fusées, on se propulsa en cours de biologie. Pour une fois, je décidai de porter une attention toute particulière à ma classe. Après tout, ILV était peut être parmi eux.
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